Écrire une scène d’action avec Lionel Davoust

É

Belle parenthèse ce weekend (18 et 19 avril 2020). J’ai participé à un atelier d’écriture animé par l’auteur Lionel Davoust. Ceux et celles qui me suivent savent que j’ai déjà participé à des ateliers avec Lionel (dont mon mémorable premier atelier 😅). Je suis un fidèle car participer à un atelier d’écriture, c’est – pour moi – avant tout avoir un interlocuteur. Lionel est un auteur de thrillers et d’imaginaire (science-fiction et fantasy), passionné de techniques d’écriture et pédagogue. Le cocktail survitaminé qu’il me faut de temps en temps pour avancer et quitter la fameuse zone de confort (qui me semble avoir des frontières assez fourbes). D’autre part, les livres de Lionel intègrent des scènes d’action dantesques, de véritables morceaux de bravoure, dont je ne soupçonne probablement pas la complexité à mettre au point sans que ça devienne un exercice de style désincarné.
Particularité cette fois-ci, confinement oblige, c’était mon premier atelier à distance (par vidéo). Je suis habitué à ce mode de travail. J’en connais bien les avantages et les inconvénients et j’étais curieux de voir ce que ça pouvait donner par rapport au présentiel. Conclusion : c’est vraiment très bien. L’atelier a profité de toutes les pratiques d’un événement en mode connecté et a conservé la chaleur humaine nécessaire. J’ai vraiment beaucoup aimé.
Autre bénéfice que je n’avais pas anticipé lors de mon premier atelier : rencontrer d’autres auteurs et autrices. Plus de deux ans après, j’échange encore avec des participant.e.s. Je le dis souvent : c’est essentiel. Interagissez avec d’autres écrivain.e.s. Ce weekend, j’ai pu à nouveau échanger avec des collègues de tous les horizons (coucou Val 👋). Vous pouvez trouver ça naïf, mais c’est fantastique de pouvoir travailler en direct avec une écrivaine résidant en Guadeloupe.
Côté déroulé, la technique de Lionel est bien rodée et vous laisse sur les rotules. On repart avec un nouveau bagage, bien armé pour attaquer (👈 un subtil jeu de vocabulaire en rapport avec la formation se cache juste avant) son prochain manuscrit. Après une introduction généraliste, on réalise 6 exercices d’écriture commentée sur deux jours. J’aurais découvert le chaos stendhalien et la hauteur hugolienne, la minutie nécessaire à une scène d’action, la difficulté de la rendre à la fois lisible et rythmée. Le tout émaillé de recommandations et de discussions passionnantes avec les autres participant.e.s. Belle parenthèse, je vous disais.

Vous trouverez ci-dessous les textes que j’ai produit pendant les sessions d’écriture en direct. Mention légale : ce sont des premiers jets donc soyez indulgent.e.s. Les 3 premiers textes sont une improvisation sur une petite histoire de science-fiction. Les 3 derniers textes se raccrochent à un projet dont je vais bientôt vous parler. Bonne lecture. N’hésitez pas à commenter.

La suite après 👇

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Exercice n°1 (35 min) : un combat un contre un. Entrée directe dans l’action, gérer le rythme et l’incertitude pour maintenir la tension narrative. Évitez le « le cogner-cogna » – une expression de Lionel pour désigner l’échange de baffes monotones et sans enjeu. Les déclencheurs :

  • Un lieu : un salon (la pièce)
  • Une arme surprise (ex. canne épée)

Janté avançait à pas feutrés en profitant de l’épais tapis pour masquer ses pas, prenant soin d’apaiser sa respiration. Elle se tint à distance des fenêtres illuminées par la lune, zigzaguant entre les meubles baroques de la pièce, avançant vers la vitrine, tous les sens aux aguets. Elle s’arrêta à moins d’un mètre quand elle sentit la présence dans son dos.
— Je vous prie. Essayez donc.
Le défi était courtois.
— Ça ne serait pas la première fois d’ailleurs.
Janté n’osait pas se retourner, comme si son objectif allait disparaître si elle le quittait des yeux. L’homme était tout au plus à 2 mètres, un peu sur la gauche. Avait-il une arme ?
Elle se jeta sur le côté pour se mettre à l’abri derrière le dossier d’une méridienne. Le coup de feu ne vint pas. À la place, un choc assourdit ébranla le petit canapé qui commença à basculer vers elle. Janté déguerpit aussi vite qu’elle le pouvait. L’homme se tenait élégamment en équilibre sur son dossier une épée en main. Elle pouvait presque le voir sourire. D’un geste brusque de la main, elle accéléra la chute du meuble, surprenant son adversaire qui tenta d’éviter la chute en battant des bras de manière comique. Puis elle fonça vers la sortie. Ne pas se faire prendre. Jamais. L’homme à l’épée jurait dans son dos, toute assurance oubliée.
Quelque chose bougea dans l’ombre des épais rideaux tirés de part et d’autre des grandes portes du salon. Il y en avait un autre bien sûr. Le deuxième homme recula maladroitement pour lui échapper. Elle fonça et lui porta un coup violent au cou, plaquant littéralement sa victime au mur. Elle sentit avec satisfaction la couronne de pointes de sa bague s’enfoncer dans la chair de son cou. Une simple pression du pouce l’avait transformé en arme mortelle. L’homme poussa un petit cri et glissa à terre. Mais quelque chose n’allait pas. Il tenait à la main un carnet et était habillé d’une blouse blanche.
— Stop ! Arrête Janté !
Une lumière violente révéla brusquement le salon élégant du plus pur style rococo. Le décor. Janté recula, choquée. La réalité affluait en désordre. L’assistant du professeur haletait devant elle pressant une main ensanglantée sur son cou et roulant des yeux affolés. D’autre blouses blanches vinrent à son secours. L’homme à l’épée. Louis, se rappela-t-elle enfin, la ceinturait.
— Bon dieu, Janté, qu’est-ce qui t’a pris ?

Exercice n°2 (35 min) : une scène d’action diverse (ex. la poursuite, fuite…). Les conséquences doivent être palpables. Ne doit pas se résumer à un duel. Plus de protagonistes.


Une escouade de gardes surgit, harpons électriques en main. Sans cesser de courir, Louis se battit pour sortir son badge de sous sa veste et se mit à courir en le tenant bien haut pour s’identifier. Les vigiles passèrent de part et d’autre en criant pour se répartir les sorties du bâtiment. Louis piqua un sprint jusqu’à la section où était « évaluée » Janté depuis l’incident du salon. Le professeur faisait le point avec ses assistants devant la porte ouverte de la chambre de confinement. Quand il le vit arriver, le professeur l’informa sobrement :
— Elle s’est échappée.
— Je vous avais dit qu’elle était instable. Vous l’avez poussée à bout.
Le professeur ignora le reproche.
— Elle a réussi à forcer la serrure de sa cellule. On ne sait pas quand, ni comment.
Louis s’apprêtait à entrer dans la chambre quand le professeur le retint par la manche.
— Elle est dangereuse, Louis.
— N’était-ce pas l’idée ? répliqua l’agent.
L’ameublement de la pièce exiguë était réduit au strict minimum : un sommier de fer recouvert d’un matelas mince, une couverture grise et une étagère. Louis inspecta d’abord la serrure. Elle avait été crochetée avec art. Il souleva le matelas et découvrit qu’un des filaments du sommier avait été arraché. Détail étrange, une cuvette et un broc gisaient au sol, comme si on les avait jetés pour… dégager l’étagère ! Son regard se figea sur la seule autre ouverture : un petit vasistas.
— Rappelez les gardes, elle est sur le toit !
Un des assistants lui lança un regard incrédule quand il grimpa sur l’étagère et ouvrit le vasistas. Se pouvait-il vraiment qu’elle ait pu passer par là ? Louis se hissa sur la pointe des pieds et passa une tête par la petite fenêtre. Il aperçut aussitôt qui grimpait vers le toit du bâtiment.
— Janté, reviens ! Ne fais pas ça ! Ce n’est pas une mission.
Elle le regarda, ne le reconnut pas, sans doute l’aurait-elle abattu si elle avait été armée, et reprit son ascension.
Louis sauta de son perchoir et se précipita sur le professeur qu’il saisit par le col.
— Vous avez recommencé, n’est-ce-pas ?
Il repoussa violemment le scientifique avant de s’élancer vers la porte qui menait à l’escalier de service et eut juste le temps d’entendre le professeur crier :
— Il nous la faut vivante, Morlaix !
Louis monta les marches quatre à quatre et déboula sur le toit plat du centre. Janté l’avait précédée et s’équipait d’une aile. Louis ralentit et l’interpella calmement.
— Janté, c’est moi… Louis. Écoute-moi. Tu… tu es un peu déboussolée. On va arranger ça.
Sans cesser de se préparer, la jeune fille le regardait, déterminant sans doute le risque qu’il pouvait représenter comme on le lui avait si bien inculqué. Voyant que la négociation n’aboutirait pas tant que Janté serait dans cet état second, il choisit de tenter le tout pour le tout et se précipita pour la plaquer au sol. Mais elle avait anticipé sa décision grâce à ses capacités exacerbées et l’accueillit avec un coup de pied vicieux. Louis eut le souffle coupé sous la puissance inouïe de l’impact. Ça serait un miracle s’il n’avait pas des côtes cassées. Il tomba à genoux, paralysé par la douleur. Des cris retentirent derrière lui. Janté s’élança et sauta du toit. Des gardes le dépassèrent et déclenchèrent leurs harpons. Une dizaine de filins électrifiés de déployèrent en cloche dans le ciel pour retomber mollement sans avoir atteint leur cible. Louis se rapprocha du bord du toit, contraint de marcher courbé, la vision brouillée. Janté filait au loin, pilotant avec grâce son aile.

Exercice n°3 (45 min) : une scène d’action avec un revirement.

  • Une utilisation créative du terrain.

Les vigiles casqués et masqués avançaient en ligne, serrant nerveusement leurs harpons. Les spores géantes des sous-bois dérivaient lentement. Elles éclataient parfois au contact d’une épaule ou d’un casque, libérant leur chargement mortel. Louis et quelques scientifiques les suivaient de près. Un des vigiles leva le poing et désigna quelque chose au fond d’un vallon devant eux. Louis le rejoignit et découvrit l’aile volée par Janté.
— On descend voir ? lui demanda la voix étouffée du soldat.
Les immenses arbres les dominaient. L’absence totale d’animaux ou d’insectes donnait des frissons à Louis. Ici les végétaux régnaient en maître. Pourquoi Janté avait-elle choisi un des endroits les plus inhospitaliers qui existent comme refuge ? Faisant taire ses doutes, il répondit :
— Trois hommes avec moi. Restez vigilants.
— Compris.
Louis commença à descendre en crabe pour ne pas dévaler la pente. Son équipement le rendait pataud. Les lentilles de son masque limitaient son champ de vision. Il devinait plus qu’il ne voyait les soldats qui l’accompagnaient. Quand il perçut un craquement sous une de ses bottes, il s’arrêta et tenta tant bien que mal d’apercevoir sur quoi il avait marché. Il finit par se rendre compte qu’il avait mis le pied dans le cadavre d’un animal qui n’avait plus que la peau sur les os. En regardant autour de lui, il vit que la pente était recouverte d’immombrables restes macabres. Sa respiration s’accéléra. Dans l’intervalle, les vigiles avait atteint le fond du vallon et inspectait l’aile. Soudain une ondulation du sol les déstabilisa. Une idée impossible faisait son chemin dans l’esprit de Louis. Il hurla pour avertir les soldats du piège, mais le cri d’alerte fut étouffée par son masque. Les ondulations s’intensifièrent. Les soldats paniquaient et tentaient de grimper en s’aidant de leurs mains. Mais le piège se refermait. Ce qui était une pente quelque instants auparavant était une falaise à présent. Le vallon agissait à la manière d’une gigantesque plante carnivore. Louis s’accrocha désespérément à la paroi et se retrouva pendu par les bras. Au-dessus de lui, le cercle de lumière rapetissait. Le piège se refermerait dans quelques instants. Il lutta pour attraper son harpon, suspendu à sa ceinture. Ne tenant plus que par une main, il stabilisa aussi bien que possible son tir. Le filin se déroula et la pointe de l’arme se ficha non loin du bord de l’ouverture. Il put presque entendre les crochets du harpon se déployer et se mit aussitôt à grimper avec la force du désespoir. Arrivé en haut, l’espace était tout juste suffisant pour qu’il puisse s’y glisser. Louis sentait le monstre lutter. Quelque chose l’empêchait d’engloutir ses proies. Lorsqu’il put se hisser hors du ventre de la créature il aperçut les vigiles qui l’avaient sauvé en harponnant les bords de l’ouverture et en tirant pour l’empêcher de se refermer complètement.

Exercice n°4 (45 min) : les batailles. Le chaos stendhalien. La vue intérieure d’une bataille (au niveau des personnages). Aller au-delà de la confusion et de la violence.

Petit préambule : j’ai profité des scènes suivantes pour me rattacher au projet qui suivra les Mystères de Kioshe. J’espère pouvoir développer un roman de science-fiction et d’espionnage qui se passe dans un XIXème siècle alternatif où une guerre froide prématurée s’est produite. Un des personnages de ce futur est un ancien soldat ayant participé à une guerre qui peut s’apparenter à 14-18. Elle s’appelle Mortier.


— Mortier, tu suis ?
— Derrière vous, capitaine Reinier !
Mortier suait dans sa capote raidie par la boue et Dieu sait quoi d’autre. Elle courait à perdre haleine. Le petit homme était son seul repère. Dès que la plainte des sirènes d’alerte l’avait réveillée encore tout habillée, elle était rentrée à nouveau en elle et fixait son dos en s’obligeant à ne pas penser, à ne voir rien d’autre que l’homme devant elle. À ce moment précis, sa vie tout entière tenait dans cette course, le matériel claquant dans son dos, arrosée de débris, au rythme des hurlement et des cris. Et surtout le bruit de leur pas qui faisait trembler de manière presque imperceptible les parois de la tranchée. Cette vibration subtile était un poison dans le déluge de feu déversé par ces salopards de ruskofs. Les tranchards avaient appris à la craindre.
— Nous lâche pas, ma grande !
— Chuis là, capitaine !
Ils tournèrent à un croisement. Le nouveau boyau avait été nettoyé et un calme malsain y régnait. Les corps désarticulés qui se fondait dans la boue ralentissaient leur progression. L’univers n’avait plus que deux couleurs : le brouet de la terre et de la chair ouverte. Reiner tira d’un coup sec sur un corps pour dégager les premiers échelons d’une échelle. Il grimpa, colla ses yeux dans les binoculaires d’un périscope et balaya le paysage.
— À combien y sont, ‘pitaine ?
— 100 mètres. Ils sont pour la section 13 ! On y va.
Reiner sauta de son perchoir. Il leva les yeux vers Mortier dont il ne dépassait pas la taille.
— T’as pigé ce que tu dois faire ?
— Oui, capitaine.
L’officier afficha un sourire carnassier et repartit de plus belle. Mortier raffermit sa prise sur les courroies du matériel qu’elle portait. Le poids énorme lui cisaillait les mains et les épaules. Elle banda ses muscles et reprit sa course. Ils enfilèrent couloirs sur couloirs. Malgré les étais, les parois des tranchées de liaison s’effritaient sous les impacts. Le grand battement des gorilles. Reiner constituait une escouade en hurlant : « avec moi ! avec moi ! Qui veut bouffer du singe ? ». Le piège était en vue. Une idée de Reiner. Une sacrée bonne en plus. Un petit groupe tentait de déloger un mitrailleur de son siège quand une ombre s’abattit sur la tranchée. Reiner s’arrêta net et Mortier vit d’abord son visage interloqué avant que des dizaines de balles ne le réduisent en charpie. Elle lâcha son barda et se plaqua contre la paroi. Le gorille faisait rouler ses mitrailleuses, balayant méthodiquement la tranchée. Les corps tressautaient sous cette débauche sadique. Mortier suffoquait en essayant de recroqueviller sa grande carcasse pour échapper à la pluie fatale. Le regard mort autrefois si intelligent de Reiner la fixait. Elle sentit une pression dans son dos et une terre froide s’accumulait dans son col. La paroi cédait sous le poids du gorille. Reinier criait dans sa tête « avec leur armure et leurs mitrailleuses, ce sont de beaux faucheurs pour sûr, mais ils sont lents et lourds, Mortier ». La soldate se releva en tremblant pendant que le gorille continuait son nettoyage et saisit un des étais pour le déloger. Elle tira de toutes ses forces. Le bois humide craqua, l’étai se brisa en deux et la paroi s’effondra. Le sol se déroba sous le gorille. Sa grande structure de métal bascula avec une lenteur majestueuse pour s’effondrer avec fracas. La chaudière dorsale percée répandit un torrent bouillant qui éclaboussa Mortier. La soldate se mit de nouveau à hurler de douleur et d’une joie sauvage. Elle se lança à l’assaut de la machine abattue, baïonnette en main.

Exercice 5 (45 min) : action atypique pas forcément basée sur la violence. Un enjeu et une opposition clairs. Le déclencheur :

  • Empêcher la découverte de quelque chose.

Ils avaient fini par comprendre et le ciel s’était rempli de leurs ballons de guerre qu’on appelait pas encore Streloks. L’imagination des ingénieurs du Nouvel Empire semblait sans limite. Au sol, les gorilles continuaient leurs ravages, mais l’état-major avait fini par généraliser les pièges Reinier et de plus en plus de machines étaient abattues. Et bientôt le premier gorille de l’Alliance foulerait le champ de bataille.
Couchée sur le dos, Mortier scrutait le dirigeable en approche. Jusque-là, c’était un matin calme et elle pouvait distinguer le bourdonnement des moteurs. Elle fut la première à voir le ventre de la nacelle s’ouvrir et lâcher un chapelet de bombes. Elle bondit et étendit le bras pour déloger un bleu de son échelle d’observation. Le jeune homme roula dans la boue, mais ne protesta pas. Les duels contre Mortier était légendaires pour être fatals à ses adversaires, gorilles compris. Sans se soucier de sa victime, Mortier orienta le périscope vers la colonne de fumée du bombardement.
— Jean, passe-moi la carte, ordonna-t-elle.
Un des soldats lui tendit une carte froissée et tachée. Mortier faisait des allers et retours entre la carte et les binoculaires du périscope. Une explosion plus proche réveilla la tranchée. Les soldats avachis contre les parois s’animèrent. Des ordres las fusèrent. La boucherie allait recommencer.
— Merde, ils visent les ateliers, grommela Mortier. Ils savent ! hurla-t-elle. Descendez-moi ces fumiers !
Un trio de soldats s’installa à une batterie aérienne bricolée dans l’urgence quand les dirigeables s’étaient emparés des airs et le canon tonna comme un métronome. Mais les tirs étaient imprécis et trop bas. Les pilotes russes avaient appris à se tenir à une hauteur suffisante. Un nouveau lâché de bombes fit mouche.
— C’est pas vrai, comment ils savent ?
Mortier regarda d’un air désespéré le renflement sous la bâche de camouflage juste devant elle.
— Anselmus ! cria-t-elle. Anselmus, ramène-toi ! J’ai besoin de toi.
L’allemand aux impressionnantes bacantes, vêtu d’une tenue de mécanicien surgit avec son éternel mouchoir taché de suie.
— Ich bin hier, Fraulein Mortier.
— Démarre la chaudière immédiatement !
— Was ? s’interloqua l’allemand. Warum ? Et puis il faut au moins 40 min…
— T’en as 20 et prie pour que notre oiseau là-haut ne se prenne pas d’amour pour ton jouet.
Touché ! Le mécanicien se glissa dans un tunnel qui menait sous la bâche en jurant, après un coup d’œil au dirigeable du Nouvel Empire.
Le tir de barrage avait au moins cet avantage que les pilotes du dirigeable se montraient un peu plus prudents, même si les explosions se rapprochaient inexorablement. Mortier interpella le soldat qu’elle avait jeté à terre quelques instants auparavant.
— Toi, cours à la prochaine station. On va sortir.
Le jeune homme la regarda, paniqué.
— Mais, mais on n’est pas prêt…
Mortier eut un rictus narquois.
— Tu veux un carton d’invitation pour le bal ? Ça tombe bien, ils ont en des caisses là-haut. Magne-toi, verstehen ?
— Ou…oui capitaine ! cria le soldat avant de s’élancer en glissant dans la boue.
Mortier s’équipa ensuite du harnais de pilotage avant de s’engouffrer à son tour dans le tunnel qu’on avait dû agrandir pour elle, au vu de son gabarit.
Sous la bâche, Mortier finit de s’harnacher, se liant pour le meilleur et le pire à son armure métallique. Elle sentait la chaudière vibrer dans son dos. Il faisait une chaleur tropicale et la condensation faisait ruisseler de grosses gouttes sur elle. Anselmus dégagea la bâche et Mortier accueillit l’air frais en respirant à plein poumons. Avec son bras libre, elle attrapa le mécanicien et l’embrassa à pleine bouche. L’homme se dégagea avec un air outré.
— Pour me donner du courage, commenta la soldate avec un clin d’œil. Allez, mon gros, on va voir ce que t’as dans le ventre, murmura-t-elle ensuite à l’attention de sa machine.
Elle tourna la manette d’admission de la pression et l’armure se mit lourdement en marche. Elle n’avait pas fait 50 mètres que l’atelier d’Anselmus explosa. C’était moins une. Mieux valait ne pas traîner dans le coin. Mortier serra les dents et se demanda si les ruskofs les appelaient aussi « gorilles ».

Exercice n°6 (45 min) : la hauteur hugolienne. Point de vue extérieur et omniscient de la bataille.


La terre hérissée de carcasses entre les deux bras de l’Elbe serait le tombeau de leurs illusions. Un dieu mécanique s’était levé à l’est et écrasait les anciens empires entre ses mains géantes. Une masse noire de soldats du Nouvel Empire se massait sur la berge orientale. Parmi eux, les panaches des innombrables chaudières des stalkars laissaient de longues traînées blanches. Déjà, loin au-dessus d’eux, l’armada des streloks dérivait lentement vers l’ouest, projetant d’immenses ombres sur une campagne aux villages déserts. Il n’y avait plus aucun canon pour tenter de les arrêter. La retraite datait de quelques jours et avait laissé des centaines de kilomètres livrés à eux-mêmes. L’aigle bicéphale rouge ne tarderait pas à flotter sur l’hôtel de ville en ruine de Magdeburg.
Dernière folie, une petite unité de « gorilles » avait pris pied sur l’île nichée entre les bras du fleuve. Les machines, trop peu et construites trop tard, attendaient leur heure. Leurs pilotes retardaient le génie russe qui construisaient des guets artificiels pour déloger ces ennemis qui leur avaient si longtemps résisté, au point de terrifier les soldats du Primat Imperator. À chaque passage, les dirigeables lâchaient leur chargement de mort sur cette longue bande de terre, avant de continuer leur route. Au sol tout n’était que cratères informes et labours macabres. La nuit, les braises des bombardements rougeoyaient des heures durant, dessinant un paysage infernal.
Quelques aérostats débarquèrent des troupes pour prendre à revers les défenseurs de l’île. Mais arrivés à quelques mètres de la rive, les commandos furent engloutis par d’immenses explosions. Les derniers ingénieurs avaient caché dans la boue des chaudières reconverties en mines improvisées.
Au troisième jour, le premier stalkar prit pied sur l’île. D’innombrables épaves de ses frères d’armes affleuraient dans les eaux du fleuve. Il était la pointe d’un immense triangle d’hommes et de machines qui pataugeaient dans l’eau glacée à l’assaut de cet étrange lieu où les survivants d’une armée fantôme livraient leur baroud d’honneur.
C’est sur cette île que le monde bascula. L’acier et la vapeur avaient définitivement envahi les cieux et la terre. Le combat fut à l’image des deux dernières années, dévastateur, impitoyable. Les « gorilles » furent littéralement mis en pièces comme pour exorciser ce qui devait être au départ une guerre rapide contre du « bois pourri » selon l’expression même du Primat Imperator.
Quelques heures plus tard, à des centaines de kilomètres de là, sur les rives ensanglantées de la mer noire, les empires anglais, français et ottoman acceptaient un armistice. Le siècle rouge et noir débutait.
Sur l’île de l’Elbe, prisonnière de son armature broyée et inerte, Mortier vidée de ses forces, vidée même de son esprit, fuyait loin en elle l’horreur absolue de cette naissance.

A propos de l'auteur

Benjamin Lupu

Historien de formation, passionné de sciences humaines, de technologie, d'archéologie et par les littératures de l'imaginaire, Benjamin Lupu est l'auteur des Mystères de Kioshe, une série d'enquêtes de fantasy mettant en scène la magicienne Tirséa Mortevue et ses compagnons.

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