Mon premier atelier d’écriture… avec Lionel Davoust

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Les 13 et 14 janvier (2018), j’ai participé à un atelier d’écriture dirigé par l’auteur Lionel Davoust à l’école d’écriture Les Mots, à Paris. J’apprécie l’auteur et, ce qui ne gâte rien, Lionel partage régulièrement son savoir-faire, notamment au travers du podcast Procrastination. Et puis il était plus que temps de partager avec d’autres écrivains.

J’ai d’abord assisté à une conférence très bien le vendredi soir sur les outils numériques en soutien de l’écriture. (L’occasion aussi de découvrir un lieu très sympa au cœur de Paris.)

https://twitter.com/benjaminlupu/status/951923474418798592

Le lendemain matin, à 10:00, nous étions une dizaine à écouter Lionel nous parler du conflit en narration. Là, il faut je vous dise que même si ça peut paraître un peu naïf, je n’avais pas la moindre idée de comment se déroulait un atelier d’écriture. J’ai donc eu un petit blanc quand j’ai compris qu’il allait falloir écrire en direct six textes en deux jours avec lecture et commentaires des participants et de Lionel (soit à peu près une dizaine d’heures de travail). Ça sous-entendait de maîtriser son inspiration, le temps et le style. Et pour corser le tout, Lionel nous a fait tirer des déclencheurs avec un dé à 10 faces (idée géniale je trouve menant à des défis d’écriture parfois hilarants). Je vous invite à imaginer ma tête quand j’ai tiré la phrase « Cette nappe cirée me rappelle Marie-Amélie » et un verger comme lieu 😱. Et puis la magie opère sous la houlette de Lionel. J’ai décidé de partir sur un univers d’aventure dans un XIXème siècle imaginaire (aka steampunk) et je me suis lancé le défi de construire une mini-histoire. J’ai lu mon premier texte à la classe et j’ai été surpris des réactions : pertinentes, bienveillantes, intelligentes. L’autre chose que j’ai adoré, c’est la diversité des participants et de leurs univers : de l’aventure, de la SF, des choses plus intimistes, du fantastique réaliste, des contes, du policier, beaucoup d’humour. J’ai trouvé un vrai plaisir à découvrir les astuces trouvées par les uns et les autres pour répondre aux défis de Lionel.

Lionel a commenté chaque lecture avec de nombreux exemples. Aucune recette magique en fin de compte mais des démonstrations, des suggestions et le partage de son expérience d’auteur professionnel, le tout avec un vrai sens de la pédagogie.

C’était convivial, drôle et dense. J’ai énormément appris sur les conflits comme moteurs d’un récit. Je fourmille déjà d’idées sur comment appliquer tout ça dans mes projets en cours. Merci beaucoup.

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Vous trouverez ci-dessous les textes des exercices. Ce sont des premiers jets donc soyez indulgent(e)s. Ils forment les fragments d’une petite histoire que, j’espère, vous aimerez. (Lionel, si tu passes par là, je compte le temps et je n’ai pas corrigé tous les textes mais j’ai noté toutes tes remarques et j’en tiendrai compte.)

Exercice n°1 (35 min) : conflit frontal avec un enjeu fort (ex. un combat). Il y a un perdant et un gagnant. Les déclencheurs :

  • Une phrase : « Cette nappe cirée me rappelle Marie-Amélie »
  • Un lieu : un verger

Bien sûr les insectes continuaient leur travail minutieux. C’était un verger après tout. Ils s’activaient, poursuivant leurs buts minuscules. J’avais laissé mon esprit dériver, engourdi par le formol qui m’avait assommé. Mais ce n’était pas le moment. Lui aussi s’activait, à sa manière. Habillé comme un banquier londonien dont il avait même le parapluie incongru dans cette campagne brûlée par le soleil d’août, il avait recouvert un vieux guéridon d’une nappe jaune et disposait maintenant avec ordre ses outils. Une nouvelle fois, je testais les liens qui labouraient ma chair. Il avait attendu que je me réveille, attachée à ce pommier centenaire. Il n’y avait pas à dire, le décor était bucolique. La situation nettement moins.
— Cette nappe cirée me rappelle Marie-Amélie.
Sa voix avait le son éraillé d’un gramophone comme tous les anciens modèles Majordome A. Il répétait ça en boucle. Était-ce la dernière phrase de son répertoire ? Pas bon signe ça. On lui avait grillé le cerveau. Il avait fini et s’approchait à présent, un couteau à la main.
— Cette nappe cirée me rappelle Marie-Amélie.
Sa main me prit violemment à la gorge. Sa poigne était terrible. Je pouvais sentir le métal sous le gant de cuir et il approcha le couteau avec une précision toute mécanique. Soudain le tableau impressionniste fut fracassé par une détonation et le corps massif du majordome s’écrasa contre moi. Le couteau se ficha à quelques centimètres de ma tête. Mon bourreau fit quelques pas en arrière, titubant de manière comique. Il tourna sur lui-même laissant voir un trou fumant dans son dos puis il s’écroula. À quelques mètres se tenait Maurice avec une pétoire encore fumante.
— Bon Dieu ! C’était quoi ça ? cria-t-il en s’approchant rapidement.
J’avais du mal à respirer. J’avais l’impression que mes côtes étaient broyées. Maurice prit le couteau et commença à taillader les liens. Je vis le melon silencieusement apparaître dans mon champ de vision et Maurice s’envola comme un homme canon dans un cirque. Les paupières du majordome clignaient de manière désordonnée.
— Cette nappe nappe nappe cir me rapp… bzzz ie-Amélie.
Je me mis à tirer comme une folle sur mes liens. Les mouvements du majordome étaient raides. La pétoire avait fait des dégâts dans ses centres moteurs. Tant mieux. Enfin ma prison céda. Juste à temps pour me baisser et éviter un des battoirs de l’automate qui désintégra littéralement le tronc du pommier. Le bois martyrisé craqua. Il fallait détaler mais une poigne inhumaine me plaqua au sol. Alors que le majordome se penchait vers moi dans un mélange de grésillements et de bruits de rouages, j’entendis à nouveau sa voix de cauchemar.
— Cette nappe… Cette nappe… Marie
Puis il me souleva d’une main. Mes pieds ne touchaient plus le sol. J’étais dos à lui et j’avais beau m’agiter, impossible d’ébranler cette force mécanique. Je hurlais en me débattant. À nouveau un énorme choc et je fus violemment projetée au sol. Mais j’étais libre. Un calme étrange tomba et mon cerveau paniqué cherchait à interpréter correctement la situation. Le pommier avait fini d’agoniser et avait écrasé le majordome. Sa tête figée dans une expression inhumaine dépassait du tronc. Alors la digue céda face à la peur et la colère accumulées.
— Mais putain, c’est qui cette Marie-Amélie !

Exercice n°2 (35 min) : un conflit qui mène à une décision. Les déclencheurs :

  • Un lieu : un complexe industriel
  • Un personnage : un ambitieux sans scrupule

Le crépitement du fer à souder manié par Maurice se perdait dans les arcs d’acier de l’immense entrepôt abandonné. Il travaillait dans la lumière sale qui tombait de la verrière cassée. Son masque de soudeur répondait étrangement à la tête arrachée du Majordome A posée sur une caisse. Thérèse et lui pansaient leurs blessures dans une usine abandonnée de Pantin où Maurice avait travaillé avant de se faire virer. De vieilles locomotives ventrues s’y cachaient pour rouiller depuis que les dirigeables avaient pris le pouvoir dans les airs et sillonnaient la France. Ils avaient ramené la tête de l’automate pour faire parler ses rouages. Un peu à l’écart, Thérèse parlait à voix basse dans un téléparleur, l’écouteur rivé à l’oreille.
— Qu’est-ce que c’était que ce plan ? On a failli y rester Maurice et moi !
Pause. Thérèse écoutait la réponse. Son visage crispé par la colère portait encore les stigmates du combat contre le majordome.
— Tu te fous de moi ? Les risques du métier ! Cette boite de conserve aurait pu nous broyer.
Nouvelle pause.
— Quoi ? Comment ça ? Bien sûr qu’on a pas rapporté les documents ! À peine le coffre ouvert, les amis de monsieur melon et gants de fer nous sont tombés dessus.
Thérèse blanchit à la réponse.
— Salaud ! On va se faire dézinguer s’il y en a d’autres… Allo ? Allo ? Merde !
Maurice s’arrêta et remonta son masque.
— Alors ?
Thérèse se mordait les lèvres.
— Marie-Amélie va parler ? demanda-t-elle.
— Difficile à dire. Tu l’as sacrément amoché tu sais, répondit Maurice l’air narquois.
Thérèse sourit. Elle avait mal à la vue du visage tuméfié de son comparse. Dans quelle aventure s’étaient-ils embarqués ? À première vue, ça n’avait rien d’exceptionnel. Le cambriolage d’un pavillon cossu de Meudon. La demeure d’un industriel apparemment. Mais l’affaire avait mal tourné. Très mal tourné. Le client avait été extrêmement précis à propos du déroulé. L’heure, le jour, comment entrer et ce qu’il fallait voler. Tout avait été précisé méticuleusement. Et tout s’était déroulé comme prévu jusqu’à ce qu’ils ouvrent le coffre-fort caché dans le bureau. Là un groupe d’hommes masqués les avaient attaqués et assommés. Maurice s’était réveillé dans une maison abandonnée. Heureusement, il avait pu se débarrasser de son gardien et rappliquer avec la pétoire avant que le majordome ne la réduise en charpie. Puis ils avaient décampé jusqu’à la planque de l’usine. Thérèse avait embarqué la tête de l’automate. Sur ces modèles-là, un disque stockait le répertoire de la machine. Cela lui tenait lieu d’intelligence et avec le talent de Maurice, on pourrait peut-être en tirer quelque chose.
— Laisse-moi le raccorder à un phono et on verra ce qu’il a dans le ventre… enfin le crâne.
— Il veut qu’on y retourne Maurice. Sinon il paie pas, dit Thérèse.
On pouvait lire le mélange de tension et d’angoisse en elle.
— Mais qu’est-ce qu’il cherche ? On va se faire massacrer, répondit dépité Maurice.
— Ce n’est pas son problème apparemment. Mais ça pourrait devenir le nôtre.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Il nous grillera si on ne remplit pas le contrat.
— Pas grave ça, des entourloupes bien payées, y en a d’autres.
— Non Maurice, au sens propre du terme.
Maurice blêmit et Thérèse lui lança un regard désolé.
— Mais c’est qui ce type ?
— Je… je ne sais pas. Je ne l’ai jamais vu. Ça devait être une passe facile. Je suis désolé Maurice.
Maurice regarda longuement Thérèse. Ils travaillaient ensemble depuis longtemps et se connaissaient bien, s’appréciaient même. Ils faisaient la paire.
— Alors autant que je me mette au travail, conclut Maurice en remettant son masque.
Thérèse mit ses bras autour d’elle et regarda les locomotives monstrueuses figées dans leur élan immobile.

Exercice n°3 (35 min) : un conflit tangentiel à 2 personnages (ex. tension dans une équipe). Pas de déclencheur.


Maurice et Thérèse étaient de retour à Meudon. Ils se tenaient, blottis au pied du mur qui enserrait le jardin de la villa du baron de la Meurthière. Le visage de Maurice était gris. Thérèse n’avait pas vu tout de suite que son état était plus grave qu’il ne le laissait paraître. L’orgueil des hommes.
— Cette nappe cirée me rappelle Marie-Amélie.
La voix du Majordome A parvenait étouffée du ballot où ils avaient empaqueté sa tête.
— Satanée machine, tu vas la fermer oui ! grogna Maurice.
La tête du majordome avait livré ses secrets. Elle était leur ticket d’entrée car ses codes permettaient d’aller et venir dans la villa, y compris dans les pièces protégées. Mais avant ça, il fallait pénétrer dans l’enceinte.
— Gamine, tu peux pas y aller seule !
— Tu tiens à peine debout. Je rentre, je désactive la centrale et je viens te chercher. De toutes les façons qui va ouvrir le coffre ?
— Bon dieu, c’est un système Kraft & Lambert. Tu as mille moyens d’y laisser ta peau !
De fait, la villa était une véritable forteresse équipée des tout derniers équipements des orfèvres de la sécurité Kraft & Lambert : détecteur de chaleur, centrale vapeur, mitrailleuses à balayage, barbelés électriques… Et cette fois-ci, il n’y avait pas de plan, aucun renseignement, pas de faille opportune dans les protections. Ils étaient seuls et à n’en pas douter, le baron aurait fait mettre à jour tous les mécanismes de son arsenal paranoïaque.
Thérèse caressa la joue de Maurice.
— Et si tu me faisais confiance ?
Maurice détourna les yeux, résigné, et toussa. Il dut s’appuyer au mur pour ne pas tomber et Thérèse commença à se préparer. Elle avait revêtu une combinaison noire. Elle sortit et arma un lance-grappin. Maurice lui tendit la tête. Thérèse descendit sa cagoule équipée de lunettes de nuit intégrées. Puis elle tira le grappin qui s’accrocha avec un bruit métallique au fait du mur. Elle n’eut plus qu’à actionner son moteur pour être hissée en un instant. Les barbelés électriques crépitèrent faisant fumer sa combinaison isolante. Elle étendit ses bras pour déployer des membranes qui amortiraient sa chute. Au moment où elle basculait dans le vide, le tir d’une mitrailleuse se déclencha.

En bas, Maurice serrait les dents au bruit de mort du système Kraft & Lambert.
— Merde gamine, c’est de la folie.
Il commença à longer le mur clopin-clopant.

Thérèse sentit l’impact de la balle mais la douleur vint plus tard. Quand elle toucha le sol, une trainée de feu tordit son épaule et elle se réceptionna comme elle put. Il fallait bouger sinon les mitrailleuses allaient la hacher. Elle voyait la centrale vapeur qui alimentait le système. Elle se mit à courir vers elle. D’énormes projecteurs s’allumèrent et commencèrent à balayer le sol à la recherche des intrus.
Elle allait arriver à la centrale quand elle entendit les aboiements. Des chiens ! Elle détestait les chiens. Elle força son allure mais elle sentit bientôt le halètement d’un molosse à ses trousses. La bête la fit tomber. Elle se retourna pour l’affronter. Le chien bondit et fit un brusque écart pour tomber le flanc en sang. Ses frères de garde se jetèrent sur lui. Thérèse fouilla du regard la nuit et aperçut la forme immobile de Maurice accroché dans les barbelés, un revolver à la main et parcourue d’arcs électriques bleus. Elle retint un gémissement et maudit l’entêtement du mécano. Elle quitta avec peine la scène de carnage pour se concentrer à nouveau sur la centrale dont elle fit sauter la serrure d’un coup de revolver. Il régnait une chaleur moite à l’intérieur. Elle dut se calmer pour se remémorer les instructions de Maurice et commença la séquence. Elle tourna des manettes, poussa des leviers et consulta des jauges. Un dernier volant et le bruit du générateur décrut rapidement pendant que les pompes à vapeur relâchaient leur pression. Les projecteurs s’éteignirent et les mitrailleuses se turent. On entendait plus que la curée des chiens et des cris dans le jardin. Thérèse, en sueur, soufflait bruyamment. Elle essuya rageusement des larmes et tenta d’oublier le trou dans son épaule.
— Et maintenant je fais quoi Maurice ?
Elle vit le visage de son compagnon et son sourire qui faisait naître des pattes-d’oie rieuses à ses yeux.
— Démerde-toi gamine.

Exercice n°4 (35 min) : conflit tangentiel à 3 personnages. Déclencheurs :

  • Un lieu : l’obscurité

Thérèse se traînait le long d’un mur humide. Sa main ne trouvait que de la pierre poisseuse et froide. Dans l’obscurité, la pièce paraissait immense. Mais on se faisait des idées dans le noir. Soudain elle glissa sur du métal. Elle cogna doucement et trouva des gonds. Pas de doute, c’était l’acier d’une porte. Une porte avec une serrure.
— Maurice, j’ai trouvé du boulot pour toi.
Son compagnon grogna et se traîna vers elle, guidé par le son de sa voix.
Elle s’était réveillée avec cette étrange sensation de ne pas pouvoir ouvrir les yeux. L’obscurité était totale. Elle s’était agitée prise de mouvements paniqués et s’était cognée contre un mur. Le mur, un élément réel auquel elle avait pu se raccrocher pour lutter contre le rideau noir qui la privait de tout. Puis elle avait commencé à explorer son nouveau royaume de silence et avait pleuré en trouvant le visage râpeux de Maurice. Le mécano souffrait terriblement de son électrocution mais sa vieille carcasse semblait tenir le coup.
— Tu peux ouvrir ? demanda-t-elle.
— Je peux ouvrir n’importe quoi gamine, même mort, c’est pour ça que tu me colles, répliqua Maurice dans un souffle rauque.
Elle entendit une déchirure et un craquement. Les sbires de la Meurthière ne pouvaient pas savoir qu’un des pieds de Maurice était une prothèse. Accident du travail, écrasé par un rail à ce qu’il paraît. Maurice avait fini de désosser son pied et grognait sous l’effort pour se hisser au niveau de la serrure afin de jouer avec ses outils de fortune.
Un raclement.
— C’était quoi ça ?
— Un rat. Y a toujours des rats dans les hôtels, tu savais pas ? répondit Maurice tout en ferraillant contre la serrure. Tu lis pas assez. Tout le monde sait ça.
Un nouveau raclement. Quelque chose s’éloignait d’eux. Quelque chose de gros.
— Mouais un rat, tu dis ?
Thérèse suivit le mur aussi vite qu’elle le put. La chose la fuyait manifestement paniquée. Elle finit par l’attraper.
— Laissez-moi ! cria une voix geignarde.
— Putain, fais-le taire ! gueula Maurice. Il va nous faire repérer.
Thérèse allongea une gifle au hasard et trouva une joue molle suintante de sueur. Le rat se recroquevilla en demandant pitié.
— T’es qui toi ? demanda durement Thérèse.
Le rat geignait des propos incompréhensibles. Thérèse le secoua.
— Fer… Fernand Telliaud.
— Nous voilà bien avancés, grogna Maurice.
— Enchanté Fernand. Désolé des circonstances. Et sinon vous faites quoi dans la vie à part crever dans ce trou bien sûr ? demanda Thérèse.
— Bon Dieu Thérèse, on est pas là pour faire la causette ! Garde le rat à l’œil, c’est tout.
— Ingénieur en chef.
— Pardon ?
— Je… je suis l’ingénieur en chef de madame Amélie.
— Il a sacrément dû merder l’ingénieur en chef pour se retrouver ici, ironisa Maurice. Saloperie, c’est du lourd ces serrures Kraft & Lambert. Ils ne truandent pas sur la camelote.
Thérèse se fit plus douce.
— Fernand, où est-on et qui est madame Amélie ?
Elle sentit la peur ressaisir l’ingénieur mais elle le tint fermement.
— Fernand, on va ouvrir et sortir mais il faut qu’on ait des billes sur la suite.
— On ne peut pas sortir. Vous ne les connaissez pas.
— On a une vague idée de la chose l’ami, ironisa à nouveau Maurice.
— La ferme Maurice et ouvre-moi cette porte ! Fernand, je ne sais pas depuis combien de temps vous êtes là mais ça vous plairait pas de revoir le soleil ? Peut-être même de prendre un bouillon aux Halles, vous savez, ceux avec les yeux de gras ? Vous en pensez quoi ?
Elle sentit les larmes couler sur les joues de l’ingénieur et entendit bientôt de gros sanglots.
— Si… si. J’veux pas mourir.
— C’est quoi cet endroit Fernand ?
— C’est la maison de madame Amélie.
— Continue Fernand, j’ai besoin de tout savoir, l’incita d’une voix douce Thérèse.
Cette fois, c’est l’ingénieur qui s’accrocha à elle.
— Faut m’emmener hein ! Me laissez pas là ! Faut promettre !
— Tu viens avec nous Fernand. C’est promis.
— Quoi ? Il vient avec nous ? Ça t’est pas venu à l’esprit que l’ingénieur en chef était peut-être un piège ?
— Non… non, je ne suis pas avec eux. Ils avaient besoin de moi.
— Pourquoi, ils avaient besoin de toi ?
— Je suis bon dans les bombes. C’est… c’est moi la Bertha 8.
Thérèse frémit. La Bertha 8. Une horreur qui avait pulvérisé plus de chair sur les champs de bataille que toutes ses sœurs.
Soudain un déclic salvateur se fit entendre et Maurice de conclure.
— Maurice un, Kraft & Lambert zéro.

Exercice n°5 (35 min) : une scène sentimentale impliquant un personnage n’étant pas apparu dans les autres scènes.


Le monde s’effondrait et tout ce qu’il arrivait à penser était qu’il ne pourrait plus jamais lui dire. Il enrageait couché sur son lit de gravats et de verre. Il devinait les explosions et les cris dans la ouate de sa souffrance.
— Je t’l’avais dit que ce rat ne filait pas droit…
Thérèse s’activait comme une forcenée pour bloquer la porte du jardin d’hiver dévasté.
— Quoi, qu’est-ce que tu dis ? Tiens l’coup Maurice. On va s’en sortir.
Maurice toussa. Une douleur perçante irradia dans son corps brisé et il bascula.

La ruelle résonnait des cris de la mioche.
— C’est pas moi j’te dis !
— Ah ouais vraiment, la bagouze de la bourgeoise a sauté dans ta poche ?
— À tous les coups, c’est Élise !
— Laisse ma sœur en dehors du coup ! T’es douée Thérèse mais t’es franche comme une anguille !
Maurice s’approchait en boitant. Il ne s’était pas encore habitué à sa prothèse. La mioche s’accrochait avec un grand type bien habillé et à la moustache soignée. Il la dominait de deux bonnes têtes. On sentait que c’était le genre violent. Peut-être pas courageux mais violent.
Ils entendirent le pas de Maurice et se turent. L’homme lança un regard mêle-toi-de-tes-affaires-le-vioc à Maurice. Maurice savait qu’il ne valait mieux pas jouer les héros dans les bas-fonds de Paris, du moins pas sans une bonne raison. Il ne sut jamais pourquoi il regarda quand même la mioche. Leurs regards se croisèrent. Elle avait du chien. Un visage maigre, des grands yeux verts et une tignasse rousse. Elle allait vendre chèrement sa peau et ne demandait rien au passant. Elle lui fit même un clin d’œil. Maurice hésita.
— Casse-toi mon vieux, ça vaut mieux pour tes dents, grogna le larron.
Maurice puisa encore un instant dans le regard brillant de la femme puis la lâcheté l’emporta. C’était trop tard. Trop vieux, bon pour le rebu comme ses locos. Il lui sembla que la femme hocha la tête pour l’inciter à avancer. Il continua son chemin.
— Cette fois, t’as été trop loin… va falloir passer à la caisse Thérèse !
Maurice avançait un pas après l’autre et le regard de la femme se frayait un chemin dans ses os comme un trait d’absinthe. Le désir et la colère s’éveillaient. La mioche cria de douleur. Maurice s’arrêta net. Nouveau cri suivi de la chute violente d’un corps. L’homme hurlait et frappait. Et l’instant d’après Maurice l’avait mis à terre et le tabassait comme on cogne un rivet avec une masse. À la fin, la tête de l’homme formait un angle impossible. Son corps élégant était comme démantibulé et la mioche, le visage en sang, tirait sur sa manche. Il fallait partir. Il plongea à nouveau dans son regard et la suivit.

— Maurice, merde, ouvre les yeux ! Faut qu’on décarre !
Le regard était toujours là, hanté par la panique, mais si beau.
— Vas-y Thérèse, il est mort. Tu n’as plus rien à craindre.
— Mais qu’est-ce que tu racontes, c’est pas le moment de débloquer !
— J’ai les pattes coupées gamine. Je ne vais nulle part. J’ai déjà bien voyagé avec toi tu sais.
— Maurice…
Elle pleurait.
Un coup violent ébranla la barricade de fortune qu’elle avait érigée pour les protéger.
— Maintenant Thérèse.
Alors, elle réalisa l’impossible. Elle l’embrassa et s’accrocha à son col pour respirer son odeur. Lui buvait ses yeux. Elle lâcha d’un coup, courut, étendit ses bras et sauta par une brèche du mur éventré. Lui n’entendait plus rien. Il n’avait rien dit et elle avait su. Ils avaient quitté la ruelle ensemble.

Exercice n°6 (25 min) : une fin résolvant les fils narratifs avec un coup de théâtre à l’échelle de l’histoire développée lors des scènes précédentes.


Thérèse était belle en noir. L’inspecteur Néri se tenait à ses côtés dans la gare d’Austerlitz. Le dirigeable pour Vienne finissait son approche majestueuse.
— Toujours rien à me dire, mademoiselle Isaire ?
— Je vous l’ai dit, je ne sais rien inspecteur.
Néri fit une moue dubitative et regarda en coin la jeune femme. Son bras était encore en écharpe. Il avait dû l’interroger à Cochin après qu’on l’eut cueilli dans une usine désaffectée de Pantin. Elle délirait en proie à la fièvre en appelant son complice, un certain Maurice Madouin, cheminot reconverti dans l’ouverture de coffres-forts. La nuit du 13 août avait été un carnage. La maison du baron de la Meurthière avait été ravagée. Le baron lui-même avait mystérieusement disparu et on avait retrouvé pas moins de six cadavres dans la villa, dont le fameux Maurice. Heureusement, on avait enfin remis la main sur Fernand Telliaud. Les costumes noirs de la Sûreté générale s’étaient empressés de récupérer le père de la B8. Mais le mystère restait entier. L’ingénieur en chef clamait que les plans de la bombe se trouvaient dans le coffre-fort de la villa. Un Kraft & Lambert ! Loin d’être mauvais le Maurice, sacrément bon même ! Seulement voilà, on n’avait pas retrouvé les plans et Thérèse Isaire semblait ne rien avoir à dire à ce sujet, ni sur les autres d’ailleurs. Impossible de savoir où était le répertoire dans lequel ils se trouvaient.
Le dirigeable de croisière avait fini d’apponter et Thérèse se tourna vers Néri.
— Merci pour tout inspecteur.
Elle attraperait n’importe quel poisson avec cet air-là, se dit l’inspecteur.
— Bon voyage mademoiselle Isaire, répondit Néri reconnaissant sa défaite.
Thérèse se dirigea vers la passerelle d’embarquement. Une voix étouffée sortit du carton à chapeau qu’elle tenait à la main.
— Cette nappe cirée me rappelle Marie-Amélie.
— Oui, je sais mon vieux. Il faudra qu’on diversifie ton répertoire quand même.
Et Thérèse se perdit dans la foule des passagers le sourire aux lèvres.

A propos de l'auteur

Benjamin Lupu

En 2017, je saute le pas pour concrétiser mes envies d'écriture. Ce blog parle des coulisses de mes projets Les mystères de Kioshe et de mon éventuelle participation à une anthologie du Paris des merveilles.

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