Le cimetière des scènes coupées

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Le scénario de la nouvelle est bouclé et validé par Pierre Pevel. Il a fallu faire des repasses et comme souvent, plusieurs scènes en ont fait les frais. Un auteur peut écrire un scénario avant le texte proprement dit pour équilibrer son récit, donner un cadre directeur à sa rédaction, (se rassurer), … Pour ce projet, il y avait une raison supplémentaire : respecter la cohérence de l’univers du Paris des merveilles.

Pierre Pevel laisse de nombreuses ouvertures et pistes dans ses romans et, en tant que lecteur, on se prend à en tirer les fils. Par exemple, Rodin est mentionné dans le premier tome du Paris des merveilles (Les enchantements d’Ambremer). J’ai pris plaisir à suivre ces pistes. Restait à savoir si Pierre Pevel validerait ces ajouts.

Sans surprise, j’ai du abandonner quelques scènes et idées que j’aimais beaucoup mais qui ne pouvait pas rentrer dans le cadre de la nouvelle ou de l’univers en général. J’en présente deux ci-dessous.

La porte de Chambourcy (ébauche d’une scène)

Avant que la première ligne de métro parisienne ne soit construite en 1900 et qu’une correspondance mette Ambremer, la capitale des fées, à une station, on utilisait un almanach, édité chaque année, donnant les lieux et les heures auxquels les passages vers l’Outremonde s’ouvraient. En consultant l’édition de 1893 et à condition de connaître le code pour la déchiffrer, on pouvait apprendre qu’un passage s’ouvrirait le 6 décembre à huit heures trente du matin, à la Porte de Chambourcy, à l’orée sud de la forêt de Saint-Germain-en-Laye.
La magie qui crée les passages invisibles entre la terre et l’Outremonde investit toujours un support physique. Tout est bon : de vieux dolmens moussus, la trappe cachée d’une taverne, un miroir ou même une automobile selon le goût et l’époque. Ce jour-là, les voyageurs se pressent dans l’aube glacée vers une ancienne porte de pierre blanche et son pan de mur en ruine. Les rois de France l’empruntaient jadis pour aller chasser dans la forêt de Saint-Germain. Une dizaine de fiacres stationnent non loin. Leurs passagers sont déjà descendus pour la plupart et les cochers tentent de se réchauffer autour d’un brasero. On grommelle et on tape des pieds contre le froid humide qui perce même les meilleurs vêtements. Un peu à l’écart, une main gantée de bleu ouvre le volet d’un des fiacres et en étant assez près, on pourrait apercevoir un visage féminin diaphane aux traits inhumains coiffé d’un large chapeau décoré de plumes. C’est le visage d’une fée sans aucun doute. Elle se penche pour échanger quelques mots avec un elfe élégamment vêtu qui se trouve à l’extérieur. Celui-ci acquiesce en réponse, comme seuls les militaires le font. Le volet se referme et l’elfe reprend son guet, scrutant le petit groupe qui se rassemble près de la porte.

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Un à un les voyageurs transis se présentent au passeur, un ogre imposant comme le veut son espèce, vêtu d’une livrée, et qui ne semble pas le moins du monde incommodé par les rigueurs de l’hiver. Le passeur pointe consciencieusement chaque voyageur sur son registre. Nul ne pourra passer sans l’assentiment de ses deux mètres cinquante. Au loin, derrière la porte, le soleil fragile révèle les grandes tours de leur destination. La porte semble ordinaire mais à l’heure dite pile, il suffira de passer sous son arche pour se retrouver instantanément dans la cité d’Ambremer, autrement inaccessible. Les créatures de l’Outremonde n’ont à remettre au passeur qu’une pièce de cuivre frappée dans leur contrée d’origine. Mais pour les rares humains autorisés à faire le voyage, c’était une autre histoire. Les mages peuvent faire valoir leur qualité en présentant leurs chevalières mais les autres doivent obtenir un visa spécial auprès des fonctionnaires tatillons de l’ambassade d’Ambremer à Paris et être inscrits au Registre des voyageurs de l’Outremonde de la Sûreté générale. Justement, un homme à la silhouette épaisse engoncée dans un lourd manteau bordé de fourrures et portant un haut-de-forme se présente devant le passeur. Il dépose sa sacoche de cuir, semblable à celle d’un médecin, enlève un de ses gants et tend un visa qu’il tire d’une poche intérieure. L’ogre range la grosse montre gousset qu’il consulte pour vérifier l’horaire dans son veston et prend le papier. Il regarde le document puis le visage de l’homme, un visage empâté, rougi par le froid orné d’une impressionnante moustache impériale qui se confond avec ses favoris. Il est difficile de ne pas ciller devant les petits yeux noirs de l’ogre surmontés d’un sourcil unique et proéminent. Finalement, le passeur met fin à son examen. Il s’apprête à rendre le visa quand il croise le regard de l’elfe qui monte la garde près du fiacre de la fée. Ce dernier lui fait un léger signe de la tête. Aussitôt l’ogre envoie valdinguer l’homme d’un énorme revers de la main. L’homme tombe lourdement et glisse sur quelques mètres dans la neige. Des sifflets retentissent. L’homme, sonné, peine à se relever. Sa moustache pendouille de guingois. La peau de sa joue gauche semble se détacher. Sa perruque est partie avec le haut-de-forme. Son visage est déformé par la rage. Plusieurs cochers et voyageurs accourent en criant. Se sachant pris au piège, l’homme se précipite vers le passeur. L’ogre l’attend d’un pied ferme mais au dernier moment, l’homme s’empare de sa sacoche et glisse entre les jambes du passeur. Il s’arrête à quelques mètres derrière l’ogre qui se demande encore où il est passé et lutte pour ouvrir la sacoche tout en hurlant : « Mort aux fées ! Liberté aux Hommes ! L’anarchisme vaincra ! ». Il ouvre la sacoche et fourrage fébrilement à l’intérieur pour activer le mécanisme d’une bombe imposante. Il n’y parviendra jamais. Une détonation claque et l’homme s’effondre au sol en gémissant. Près du fiacre de la fée, l’elfe, le visage impassible, tient encore son bras tendu au bout duquel fume le canon d’un long pistolet.

Les sirènes de la Seine (extrait supprimé du scénario)

L’après-midi du même jour, Griffont se rend à l’embarcadère Hôtel de ville. Il emprunte une des navettes fluviales qui toutes les quinze minutes se rendent à Suresnes. Au guichet, un panneau indique qu’il est obligatoire de porter des sourdines pendant le trajet pour les hommes. Une vieille femme en vend à la criée non loin de là. Les sourdines sont des bouchons de cire et de coton qu’on met dans les oreilles. Ils sont nécessaires depuis que des sirènes ont élu domicile dans la Seine et s’amusent parfois à séduire les hommes imprudents pour les entraîner à l’eau. Après plusieurs incidents avec les pêcheurs à la ligne des berges, la mairie de Paris a tenté sans succès de les chasser. Les femmes sont insensibles aux chants des sirènes et sont les seules habilitées à piloter les navettes fluviales. Griffont n’a pas besoin de sourdines car les magiciens sont immunisés au chant des sirènes.

Voilà, j’espère que ça vous a plu. A bientôt 🙂

Cet article fait partie d’une série que j’espère pouvoir écrire tout au long du projet. Ça sera une sorte de journal des coulisses de ma micro-aventure dans le Paris des merveilles.

A propos de l'auteur

Benjamin Lupu

En 2017, je saute le pas pour concrétiser mes envies d'écriture. Ce blog parle des coulisses de mes projets Les mystères de Kioshe et de mon éventuelle participation à une anthologie du Paris des merveilles.

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